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Dix secondes et une bague à rose rouge m’ont fait jurer de ne jamais changer

Petite éternité

DOI: https://doi.org/10.4414/phc-d.2016.01348
Veröffentlichung: 09.11.2016
Prim Hosp Care (de). 2016;16(21):399-400

Fadila Naji

American University of Beirut Medical Center, Beirut, Lebanon

C’était vendredi. J’avais l’impression qu’un siècle me séparait du weekend. J’étais fatiguée, démotivée; j’avais envie de mettre quelques freins à mon sourire et j’avais un peu besoin de pleurer. Je sentais que j’avais peut être perdu mon identité de médecin de ­Famille entre les mille et une cartes d’identité de «médecin de l’être humain» que je portais dès ma naissance professionnelle. Je me demandais si ma pratique de la «médecine-amour» était saine et correcte. Je commençais à me méfier de mon cœur.

Ce jour là, le matin, je consultais dans une clinique de gériatrie. J’avais à communiquer avec des vieux qui me reprochaient de refuser de leur prescrire des antibiotiques pour leur urticaire et des gouttes otiques pour leur surdité.

Entre un patient et l’autre, je recevais comme d’habitude des appels téléphoniques vitaux. Une patiente qui avait mal au petit orteil. Une deuxième demandant si elle pouvait prendre le peroxyde d’hydrogène pour prévenir le lymphome. La troisième pour me dire qu’elle perdait quelques cheveux sous la douche. Une autre pour me dire que son niveau de vitamine D est 18,5 ng/ml. La cinquième pour «m’informer» qu’elle allait venir me voir l’après midi entre mes mille rendez-vous au tout milieu de mon schedule complet, rien que pour une seconde, car elle souffrait d’une crise asthmatique très sévère, et elle était hypoxique. Une ­sixième qui voulait à tout prix que je lui fasse une séance d’acupuncture d’une heure le lendemain à dix heures pile, aussi entre mes rendez-vous tassés, car ce moment précis convenait à son mari qui l’amènerait à ma clinique.

Comme d’habitude je n’ose jamais ne pas répondre aux appels de mes patients. Je crains toujours le pire – et pourtant – je n’entends toujours que des plaintes de douleurs aux bouts des cheveux et aux ongles des orteils. Il ne me manquait que l’appel numéro 10, celui de M. B, l’une de mes patientes les plus «difficiles», dont les plaintes ne finissent jamais et dont l’attitude est toujours très peu aimable. Il me suffit de voir son nom ­affiché sur l’écran de mon téléphone pour l’éteindre complètement et y préférer une gronderie d’un vieux patient.

A midi, ayant fini les consultations de gériatrie et les appels vitaux matinaux, je me dirigeai vers ma clinique de médecine de famille, avec point de motivation, très peu d’énergie, encore moins de cœur; avec une douleur intense à la gorge qui était devenue chronique à force de parler tout au long de la journée du bout du cœur. J’avais parfois l’impression que c’était ma voix qui me faisait mal plutôt que ma gorge.. En tout cas, j’avais une mauvaise dysphonie et j’avais vraiment mal.

Une seule pensée me dominait: «Je ne veux plus me donner à mes patients. Quand je me leur donne, ils m’abusent, ils me consomment, ils me causent une laryngite chronique, ils ...»

L’infirmière entra dans la clinique et m’interrompit les songes «Docteur ...» Je ne la laissai pas continuer. J’allais exploser. «Ecoute, dès aujourd’hui je vais me changer. Je ne veux plus me tuer pour donner de la vie à mes patients. Ils ne méritent pas tout ce que je leur offre. C’est fini le cœur de papier. C’est fini la sœur de charité. C’est fini l’amour inconditionnel. C’est fini l’intelligence émotionnelle ...»

L’infirmière sourit sans donner trop d’importance à ce que je disais. «Mais je te jure que je veux changer». «Pardon Docteur, Mme M. B. est dehors. Elle veut vous voir à tout prix. Elle n’a pas de rendez-vous, mais elle va nous faire des troubles dehors si vous ne la recevez pas. Vous savez …»

«O’ mon dieu». M. B – la patiente du matin à laquelle je n’avais pas répondu, et qui était la dernière personne sur la planète que j’avais envie de voir dans mon présent état d’âme.

Quelle punition. Quelle journée maudite! «Écoutes, tu lui dis qu’elle a dix secondes seulement et tu restes debout près d’elle. Tu comptes à dix. A dix tu l’interromps ... et tu lui dis de partir, et de ne plus jamais revenir.»

M. B. entra. Elle avait à peine franchi le seuil de la ­clinique, que je lui dis trois quart furieuse, un quart plaisantant: «Les dix secondes sont déjà finies ...»

«Docteur je veux juste vous donner quelque chose...euh..un petit cadeau. Ouvrez la boite. Ca prend moins que 10 secondes.» Elle portait une petite boite rose fleurie. J’adore moi les fleurs. «La gentille boite!» Elle la posa sur mon bureau. Un sentiment étrange m’envahit.

«Ouvrez la docteur, vite ... les dix secondes ... y a plus de temps.»

Je ne l’entendais pas. Je ne la voyais pas. Ca sentait vide dans mon cœur.

«Docteur, les dix secondes ... vite!»

Elle saisit la boite et l’ouvrit. Et grande surprise! Une bague dorée surmontée d’une énorme rose rouge et une toute petite perle blanche au milieu. L’exacte bague que je cherchais il y a 2 mois!

Il y avait 2 mois que je cherchais une jolie bague dorée avec une énorme rose rouge ornée d’une perle blanche au milieu. Et j’avais entrepris une «enquête» chez tous les bijoutiers du pays pour la trouver ... mais elle n’existait nulle part. Et après avoir perdu l’espoir de trouver cette bague que j’avais désignée dans ma tête, je fis une grande recherche dans les stores de bijoux online, mais aussi je ne pus jamais la trouver.

La bague était venue chez moi aujourd’hui, dans cette journée maudite, dans le jour ou j’ai décidé de me changer, durant les dix secondes que je donnais sans cœur a une patiente que je ne voulais plus jamais recevoir. Et elle m’avait été offerte par cette même patiente ... Incroyablement incroyable!

«Docteur, je sais que vous aimez les roses et les bijoux. J’ai imaginé que je vous allez aimer cette bague. J’ai juste voulu vous dire merci pour tout ce que vous m’avez offert.» Et elle partit en courant.

Je restai toute seule – moi et ma bague à rose rouge. La patiente avait disparu comme une fata morgana. C’était comme un message du ciel qui m’était tombé sur le crane. Un message qui avait besoin de moins de dix secondes pour être déchiffré et enregistré – voire tatoué dans mon cœur. Je n’avais plus envie de mettre des freins à mon sourire, mais j’avais toujours besoin de pleurer. Je ne sais pas combien de secondes étaient passées mais je sentais que c’était une petite éternité. Dix secondes – mais une petite éternité d’amour qui venait de renaitre dans mon cœur. Dix ­secondes bénites dans une journée maudite!

Je levai le téléphone et appelai l’infirmière qui avait quitté la scène dès l’apparition de la bague: «Je ne veux plus me changer. Ciao.»

Dix secondes et une bague à rose rouge m’ont rappelée que – dans la pratique de la médecine – je ne dois jamais me méfier de mon cœur, mon meilleur conseiller, ma ­lumière, mon étoile, et que la pratique de la médecine-amour ne déçoit jamais et fait des miracles partout et toujours, et qu’elle était et aller toujours demeurer la plus saine ... la plus sainte. Dix secondes et une bague à rose rouge m’ont fait jurer de ne jamais changer.

Credits

© Margojh | Dreamstime.com

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Dr. Fadila Naji
American University of Beirut
P.O. Box 11-0236
Department of
Family Medicine
Riad El-Solh
Beirut 1107 2020
Lebanon
fn13[at]aub.edu.lb

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