Reflexionen

Une expérience personnelle

Visites en EMS: l’interdiction de trop

DOI: https://doi.org/10.4414/phc-d.2021.10346
Veröffentlichung: 03.03.2021
Prim Hosp Care Allg Inn Med. 2021;21(03):104

Jacques Aubert

Médecin de famille, Le Landeron

Le 30 octobre, je me rends dans un établissement ­médico-social (EMS) à Neuchâtel, visiter un ami non­agénaire aux muscles fondus mais aux neurones d’une virtuosité demeurée intacte. Je trouve porte close. Je sonne. Une employée arrive et confirme ce que je ­redoutais pour l’avoir lu dans la presse, mais… sans le croire vraiment: toutes les visites aux résidents sont interdites dans cet EMS depuis le 21 octobre et jusqu’à nouvel avis, aux amis comme aux ­familles. Je ne reverrai plus cet ami qui décédera seul, reclus dans sa chambre, à la fin novembre.

Stupéfaction. «Plus jamais ça» a-t-on si souvent entendu après la première vague, où le même procédé avait été mis en place. «Des décisions sanitaires sensées protéger le vivant ont en fait généré de l’inhumanité et de l’indignité» dénonce Marie de Hennezel [1], avec des mots très forts comme «absence d’éthique ­incompréhensible» ou «cauchemar d’inhumanité». Ce retour à l’option initiale, si pertinemment décriée, laisse sans voix.

Incompréhension. Si l’interdiction des visites pouvait se défendre ce printemps, tel n’est plus le cas aujourd’hui, car nous connaissons le virus, ses modes de transmission et nous disposons de moyens barrières qui étaient pour l’essentiel indisponibles en mars, à savoir les 3M: Masques, Mains, Mètre. «On ne se contamine pas à l’hôpital» précise à la RTS le 6 novembre la Prof. Solange Peters du CHUV, grâce justement aux moyens barrières. Et les EMS? Ceux qui appliquent ­rigoureusement les gestes barrières n’ont pas de cas de COVID-19 parmi leurs résidents, tout en autorisant les visites dans des conditions bien encadrées et explicitées à chaque visiteur.

Consternation. Pour avoir travaillé auprès de sujets âgés en EMS pendant près de 40 ans, j’ai pu mesurer les besoins qui sont les leurs à ce stade de leur vie: non pas, comme d’aucuns le pensent, être occupés à quelque ­activité ou être utile à quelque chose. Occupés et utiles, ils l’ont été toute leur vie. Maintenant c’est de toute autre chose dont ils ont fondamentalement besoin: être vivants dans et à travers le regard de ceux qui leur sont chers.

De nombreux grands esprits ont évoqué ce besoin ­essentiel de tout être humain, besoin souvent avivé dans le dernier tiers de la vie. Camus: «le lien qui me noue à toi c’est la vie même, s’il se coupe c’est l’agonie»; Cyrulnik: «la pire des maltraitances, c’est l’isolement affectif et sensoriel»; Valéry: «un homme seul est toujours en mauvais compagnie»; Sartre: «vivre, c’est ­appartenir à quelqu’un»; Casarès: «il est difficile de vivre sans témoin»; Todorov: «le propre de l’homme est de ­tirer du regard des autres le sentiment de son existence, dont il ne peut se passer».

Profonde inquiétude. Une société qui n’écoute pas ses aînés, qui leur impose contre leur volonté un isolement en chambre de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois, c’est paradoxalement «une société qui fragilise les vivants en leur volant un moment essentiel de leur vie» dit encore Marie de Hennezel.

Interdiction de trop quand on interdit les visites alors que des moyens barrières sont là.

Interdiction de trop quand on interdit les visites à ceux qui en ont tant besoin.

Interdiction de trop quand on interdit les visites à nos aînés, souvent prêts à mourir (la plupart refusent l’hospitalisation), mais pas disposés à accepter une privation du lien avec les leurs.

A l’heure où, en soins gériatriques, on ne cesse de ­parler d’humanitude, ce néologisme créé par l’écrivain suisse Freddy Klopfenstein et repris en soins gériatriques pour mettre l’accent sur des soins basés sur le respect de la personne et de sa dignité, on est en droit de nourrir quelque préoccupation, s’agissant de la juste application des principes bioéthiques de bienfaisance et de non maltraitance.

Certains directeurs d’EMS et certains décideurs politiques seraient bien avisés, avant de prendre ces grandes décisions, de s’inspirer de Lévinas et sa pertinente philosophie du face à face [2], et aussi de Boris Cyrulnik et ses magistrales explications de l’importance des liens pour tout être humain [3].

Korrespondenzadresse

Dr méd. Jacques Aubert
Médecine interne FMH
Chargé de cours Faculté de Médecine
Rue de Soleure 13
CH-2525 Le Landeron
jac.aubert[at]bluewin.ch

1 Marie de Hennezel, L’Adieu interdit. Octobre 2020, Plon.

2 Emmanuel Lévinas, Ethique et infini. 1984, Livre de Poche.

3 Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien. 2010, Fayard/Pluriel.

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