Editorial

Elargir ses horizons

Les voyages forment la ­jeunesse... ou pas?

DOI: https://doi.org/10.4414/phc-f.2018.10006
Date de publication: 05.12.2018
Prim Hosp Care Med Int Gen. 2018;18(23):413

Philippe Luchsinger

Président mfe

Jadis aussi, les gens prenaient la route. Bien sûr, pas le simple paysan qui devait cultiver sa terre – et quand il pouvait subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de sa ­famille, le journalier était satisfait. Les riches et les nobles qui voyageaient pour le commerce, la guerre et la conquête ne représentaient qu’une petite partie de la population. D’accord, ils emmenaient avec eux quelques simples soldats, mais les navires de l’époque ne pouvaient pas accueillir 5000 passagers. Et déjà à l’époque, ceux qui voyageaient uniquement pour le plaisir, comme Goethe par exemple, étaient bien rares. Mais c’est justement eux qui ont fait du voyage un moyen privilégié d’élargir ses horizons.

Jadis déjà, ces voyageurs étaient des vecteurs: ils ont apporté la dévastation et les épidémies; la peste et la rougeole ont emporté beaucoup de gens. A l’époque, il fallait des années pour qu’une maladie atteigne une nouvelle destination. Aujourd’hui, un vol suffit à relier les continents – comme l’a illustré la grippe aviaire. Néanmoins, les voyageurs n’ont pas propagé ou rapporté chez eux uniquement des maladies, mais aussi des visions du monde, des manières et des usages. L’étranger, l’exotique a toujours eu son charme. Toujours?

Tous les voyageurs ne prennent pas la route de bon gré. A l’heure actuelle, 68 millions de réfugiés sont contraints de quitter leur pays; ils sont sur la route alors qu’ils auraient préféré rester. Sur la route ou à l’étranger, parce qu’ils craignaient pour leur vie ou ne voyaient au pays aucune perspective pour eux-mêmes, leur famille et leurs proches. Les familles et les clans se cotisent pour offrir un avenir à la jeunesse. Il y a 150 ans, c’étaient des Suisses qui émigraient, et qui étaient heureux de trouver à l’étranger la possibilité de commencer une nouvelle vie. Mon arrière-grand-père était l’un de ces Suisses.

Il y a aussi eu un temps où la Suisse s’est ouverte, ­offrant sa protection aux opprimés de toute l’Europe. La Suisse était à l’époque, en 1848, le seul Etat fédéral ­démocratique d’Europe où régnait la liberté politique et d’opinion. Comme dans d’autres lieux qui étaient et sont ouverts aux innovations, tous ont pu en profiter et prospérer. Ces voyageurs involontaires ont contribué à l’enrichissement de notre société, tout comme plus tard les travailleurs immigrés, qui, ainsi que l’a rappelé Max Frisch, étaient tout de même des hommes [1].

Steven Pinker, le philosophe controversé, voit dans la peur contemporaine du changement la peur de dépossession d’une société devenue riche [2]. Bien sûr, on est parvenu à réduire nettement la pauvreté ces dernières décennies. Mais qu’est-ce qui nous empêche de continuer à nous développer? Une société qui se renferme et s’encapsule s’interdit la possibilité de réaliser ses visions. Cela vaut aussi pour certaines parties de notre société – le corps médical par exemple. Mais si les horizons ne s’élargissent pas, c’est peut-être dû à la manière dont beaucoup de gens voyagent: dans l’étroitesse des cabines de croisière et du fuselage des avions.

Je vous souhaite une année 2019 ouverte, riche, pleine d’espoir, avec les voyages les plus formateurs possible.

Responsabilité ­rédactionnelle:
Sandra Hügli, mfe

Crédits

Image d'en-tête: © Tomert | Dreamstime.com

Adresse de correspondance

Correspondance:
Sandra Hügli-Jost
Responsable communication, mfe – Médecins de famille et de l’enfance ­Suisse
Secrétariat général
Effingerstrasse 2
CH-3011 Berne
sandra.huegli[at]medecinsdefamille.ch

Références

1 «On a appelé des travailleurs, et des hommes sont venus.» Max Frisch, préface de l’ouvrage «Siamo italiani – Die Italiener. Gespräche mit italienischen Arbeitern in der Schweiz» d’Alexander J. Seiler, Zurich: EVZ 1965. «Überfremdung I». Max Frisch: Öffentlichkeit als Partner, edition suhrkamp 209 (1967), S. 100.

2 Steven Pinker: «Die Toilette war eine grossartige Erfindung!» NZZ, 15.11.18. https://www.nzz.ch/feuilleton/steven-pinker-die-toilette-war-eine-grossartige-erfindung-ld.1436540.

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