access_time veröffentlicht 27.04.2020

Coronavirus: à propos du Skill Training 4

Jacques Aubert, Médecine interne générale FMH, ancien chargé de cours à l’IUMF (aujourd’hui DMF) de Lausanne

COVID-19 Leserbriefe

Coronavirus: à propos du Skill Training 4

27.04.2020

Quelques bémols à la clé, pour enchanter la mélodie…

En tout point et à tout âge, il convient de tout mettre en œuvre pour contribuer à l’amélioration des compétences cliniques, techniques et relationnelles des médecins. Les « boîtes à outils » des médecins de famille sont aujourd’hui bien garnies et d’un grand secours pour servir cet idéal [1]. La rubrique « Skill Training », sous l’expertise de Pierre Loeb, participe à cet effort et mérite d’être saluée.

Mais, petit bémol à la clé, le Skill Training 4 paru dans PHC du 1er avril 2020, rédigé par son auteur le 12 mars, contient quelques « fausses notes » qu’il convient de signaler, pour les corriger et colorer de quelques sonorités plus mélodieuses et optimistes ce contenu musical un brin « apocalyptique ».

« Alors que notre système de santé est occupé jusqu’au dernier lit de soins intensifs » indique Pierre Loeb en introduction. Vraiment ? Mais non ! Grâce à l’excellente gestion de nos collègues hospitaliers, en Suisse, les services hospitaliers n’ont pas été saturés, ni les unités de soins intensifs, ni celles de soins intermédiaires. Mieux encore, la Suisse a été capable d’accueillir dans ses hôpitaux des dizaines de patients étrangers, notamment français. 

On peut citer à cet égard l’excellente réorganisation de l’ensemble du Réseau Hospitalier Neuchâtelois (RHNE) sous l’égide du Prof. Jacques DONZE, nouveau médecin-chef du Département de médecine interne du RHNE, avec par exemple la création d’une « Unité de ventilation non invasive ». Cette Unité a été montée avec des infirmières de chirurgie et des physiothérapeutes, collaborateurs rendus disponibles en raison de la chute massive de l’activité en chirurgie élective. La prise en charge médicale a été assurée par des pneumologues et des internistes, eux aussi devenus « disponibles » en raison de la crise. Bel exemple d’interprofessionnalité, aujourd’hui de plus en plus souhaitée [2].

Pierre Loeb cite une lettre du Prof. Bingisser, chef du service des urgences à Bâle : « Un très grand nombre de patients âgés ne disposent pas de directives anticipées lors de leur admission à l’hôpital. Il n’a pas non plus été déterminé en maison de soins s’ils souhaitaient bénéficier de notre médecine mécanisée ». Vraiment ? Mais non ! Si tel est bien le cas, il convient évidemment de corriger cette regrettable lacune, là où elle existe encore. Mais cette observation du Prof. Bingisser a tout de même de quoi susciter l’étonnement. Dans l’EMS où j’ai œuvré pendant plus de trente ans comme médecin cadre, se tient toujours, à l’arrivée de tout nouveau pensionnaire, une séance de réseau avec mise en discussion, cas échéant mise à jour, puis rédaction des directives anticipées. Cette pratique n’est pas l’exception qui confirme la règle, car les médecins du CeNeMHo (Cercle Neuchâtelois des Médecins de Home) observent le même « rituel ».

Pierre Loeb n’est pas étonné du constat du Prof. Bingisser : « C’est parce que le médecin de famille entretient une relation personnelle avec son patient qu’il lui est difficile de franchir le pas consistant à poser cette question de vie ou de mort ». Vraiment ? Mais non ! Nous ne sommes plus avec les patients, comme il y a 20 ou 30 ans, dans le premier espace de la relation thérapeutique [3]. Le paradigme de la décision partagée s’est bien installé dans la pratique générale, le principe d’autonomie ayant largement pris la place du principe d’hétéronomie. Ces nouvelles conditions de la pratique de la médecine de famille sont du reste extrêmement appréciables, et facilitent l’abord de problèmes intimes avec le patient, qu’il s’agisse de la gestion des flèches de plomb de Thanatos ou des flèches d’or d’Eros ! Reste bien sûr la question du temps disponible pour ces discussions…

« On a l’impression de devoir franchir un seuil, briser un tabou », indique Pierre Loeb. Vraiment ? Mais non ! Aujourd’hui, relayée par les réseaux sociaux, la parole s’est considérablement déliée, chacun s’exprime, parfois sans limites, et le nouveau « tabou à briser » n’est pas tant la retenue que l’absence de retenue, voire la démesure, dans l’expression des désirs. La relation thérapeutique n’échappe pas à cette libération de la parole, à cette facilitation du dialogue. D’où aussi, parmi d’autres facteurs, l’augmentation des demandes d’aide à mourir [4, 5].

Aujourd’hui, chacun lit ou relit La Peste, ce roman de Camus qui instruit admirablement sur les comportements humains lors d’épidémies. Roman de résistance, superbe description de l’engagement. Mais si Camus est philosophe de la liberté, incarnée dans l’engagement, il est aussi penseur de la limite, de la mesure. Nous aimons relire La Peste, mais peut-être faudrait-il prendre le temps de lire aussi l’un des textes les plus impressionnants de Camus, L’Exil d’Hélène, dans L’Eté.

« Nous avons exilé la beauté, les Grecs ont pris les armes pour elle. La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure », écrivait Camus déjà en 1948 ! Et aujourd’hui…démesure de la démesure, même en médecine. Saluons le bienvenu « less is more » !

L’homme, qui  construit des cités, fabrique de l’insuline, répare des cœurs, se définit par ce qu’il fait, a-t-on coutume de penser. On peut pondérer le point de vue. L’homme, en tant que sujet civilisé, nous dit Camus, se définit aussi et surtout par ce qu’il se retient de faire. « Un homme ça s’empêche », dit le penseur de la limite. Voilà bien le nouveau « tabou à briser », aussi pour les médecins: être capable de mettre un frein à la démesure, aux exigences excessives aujourd’hui exprimées par bien des patients. On retombe sur le « less is more » ! Les patients des homes ont fort bien compris cette exigence éthique de juste mesure, eux qui, pour la plupart, refusent de quitter l’EMS pour l’hôpital en cas d’infection au Coronavirus !

Reconnaissons toutefois à Pierre Loeb, et à son Skill Training 4, le mérite de constituer une injection de  rappel pour les médecins de famille : rappel de la nécessité, en consultation médicale, de prendre LE temps de prendre DU temps pour parler avec les patients, en détail et en pondération, des choses essentielles de la vie. 

Références

  1. Aubert J. L’extraordinaire développement des boîtes à outils en médecine générale : outils techniques, cliniques et de communication. Rev Med Suisse 2013 ;9 :1917-20  
  2. Hügli-Jost S. L’interprofessionnalité enrichit notre quotidien ! Primary and Hospital Care : 2020 ;20(3) :85-86
  3. Velluet L, Gervais Y. Les trois espaces de la relation thérapeutique, in La relation thérapeutique en médecine et en psychothérapie. Ed. de Boeck, 2016
  4. Aubert J. Aide au suicide : ce que ce geste dit de notre société. Le Temps 19.12.2018
  5. Aubert J. Directives anticipées, « survieillissement » pathologique, demandes d’aide à mourir. Bull Med Suisses 2009 ; 90 (48) :1894-96

 

La réplique de Pierre Loeb se trouve ici.
 

Jacques Aubert

Médecine interne générale FMH, ancien chargé de cours à l’IUMF (aujourd’hui DMF) de Lausanne

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